Chers nanoteurs,

Il était une fois le canal de Panama.

Je ne parle pas du canal de Panama auquel vous pensez probablement. Je parle du premier canal de Panama, celui que les Français tentèrent de construire à la fin du XIXe siècle.

Ce projet était le plus ambitieux jamais entrepris à l’époque. Pas aussi ardu que de relire un roman, mais presque. La France venait d’achever le canal de Suez, la tour Eiffel toisait le monde et les ingénieurs français s’étaient taillés une méchante réputation de stars capables de l’impossible.

Pleine d’assurance, la France envoya des centaines d’ingénieurs au Panama, embaucha des dizaines de milliers d’ouvriers dans le monde entier et commença à creuser. Neuf ans et quelque 287 millions de dollars plus tard, elle jeta l’éponge et plia bagage. Le canal était tout sauf achevé, et le projet se soldait par un fiasco total.

— Notre spécialité, ce sera désormais la gastronomie, décréta la France.

Avec le recul, le plus grand obstacle auquel se heurta la France sur la route du succès était en fait minuscule.

Il s’agissait d’un moustique.

Deux espèces de moustique, très précisément. L’un transmettait la fièvre jaune, l’autre, le paludisme. Tous deux vivaient et se reproduisaient allègrement dans les marais, la forêt, les maisons et les hôpitaux de la zone du canal. Grâce à ces moustiques, la main d’œuvre internationale prit la mauvaise habitude d’aller au travail et d’y mourir subitement.

Cette situation était loin d’être idéale, pour une multitude de raisons.

Vous ne voyez pas le rapport entre l’échec d’un canal français et la relecture d’un roman ?

Laissez-moi vous expliquer.

Les premiers jets regorgent de moustiques littéraires : de sournoises questions sans réponse tapies dans les recoins de nos manuscrits, qui viennent nous piquer lorsque nous nous mettons au travail. Je parle des incohérences narratives, des motivations douteuses des personnages, des personnages superflus et des dizaines d’autres absurdités endémiques des romans fraîchement écrits.

Certaines personnes se plongent dans la relecture en pensant qu’elles élimineront ces insectes au fur et à mesure. En général, on ne les revoit plus.

Car à moins de les attaquer frontalement, les moustiques littéraires auront tendance à pulluler, vous menant la vie dure et drainant l’énergie de toutes vos velléités de relecture. Pour relire efficacement, il faut consacrer quelques semaines à l’éradication de cette vermine avant de passer au jet suivant.

Heureusement, la science littéraire nous offre des outils à l’efficacité redoutable pour y parvenir. Plans, fiches, synopsis, résumer notre histoire à un ami en répondant à ses questions… En gros, tout ce qui permet de prendre du recul sur le récit pour repérer les endroits où la vermine prolifère.

Vous ne vous en débarrasserez jamais totalement, c’est normal. Mais chaque heure passée à réfléchir soigneusement à votre histoire maintenant vous épargnera une semaine de relecture par la suite.

Lorsque les Américains ont repris la main sur le canal de Panama en 1904, les ouvriers sont revenus en masse dans la région, et la hausse impressionnante du nombre de morts a contraint les États-Unis à s’occuper sérieusement des moustiques. Des milliers d’ouvriers furent employés non plus à creuser mais à assécher les marais, à débroussailler les fourrés et à poser des moustiquaires.

Les décès des suites de maladies tropicales chutèrent. La productivité s’envola. Et l’Atlantique et le Pacifique furent unis par les liens du canal le 15 août 1914. Ce fut un moment relativement triomphal, mais loin d’être aussi triomphal que le moment où vous mettrez le point final à votre roman. Vraiment loin.

Chris Baty

Chris Baty est le fondateur du NaNoWriMo et un membre émérite du conseil de l’Office of Letters and Light. Lorsqu’il n’est pas en train de donner des conférences ou de s’échiner à écrire ses propres romans, Chris élabore des affiches avec anti-moustique pour les écrivains.

  • Traduit par Audrey Favre et révisé par Lyunee

Audrey Favre | Latitudes Traduction
102 rue Garibaldi 69006 Lyon France

33 (0)6 70 39 99 51 | www.latitudes-traduction.com

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