Nanotariennes, Nanotariens,
Frenchwrimolongeoises, Frenchwrimolongeois,
Claviéristes, plumitifs,
Très chère Liaison Municipale,
Quartiers de tête de loutre-Atlantique,
Lectorat chéri et alentour,
 
 
« Nous sommes allés si loin, on ne va pas abandonner maintenant ! » Cette phrase résonne un peu comme une rengaine de marche forcée, une antienne militaro-scribouillarde pas toujours ragoûtante. Il faut dire que certains jours, on se sent un peu comme enrôlé de force dans ce NaNoWriMo. Pire, il y a des fois où l’on nanote comme on va au bagne, en traînant la patte et chichement vêtu d’un pyjama à rayures criardes. On se coltine ce boulet de démotivation ou de fatalisme, on s’aquoibonise le cortex à coups de mèmes et de diverses distractions interniaises, on n’a même plus le courage d’ouvrir ce satané fichier NaNo qu’on relègue lâchement derrière une énième fenêtre du navigateur Internet ouvert sur un gif de loutres, et on délaisse ce carnet de notes enfoui sous une tonne d’emballages de M&M’s. Mais, camarades bagnards au goût vestimentaire douteux, galériens azertyphoïdiques du quota ou citoyens qwertyrannisés du wordcount, vous n’allez pas vous arrêter en si bon chemin. À quoi bon partir si c’est pour revenir bredouille ? Tout de même, vous pourriez au moins faire l’effort d’acheter du pain. Tant que vous y êtes, pensez aussi aux viennoiseries et si possible, aux chocolatines, préférez-leur l’appellation de pains au chocolat, non seulement par solidarité parisienne, mais aussi parce que ça flatte votre compteur de mots. Et voilà, sans y penser, vous vous remettez en condition pour nanoter.

Alors, que vous entrevoyiez la lumière au bout du tunnel ou que votre route persiste à rester aussi fuligineuse, il n’y a qu’une chose à faire et ce n’est pas rester plantés là sans rien faire. Ce n’est pas non plus apprendre à faire des crêpes sans œufs. De toute façon, hein, les crêpes sans œufs, c’est une hérésie. Quand on n’a pas d’œufs, on ne fait pas de crêpes. Ou on se sort la croustade du four et on va acheter des œufs. Parce que je veux bien qu’on vive dans un pays tolérant et ouvert, mais il y a une limite à tout, même à ces grands principes de liberté, d’égalité et de fraternité qu’on voit fleurir à chaque coin de bouche avec la virulence subite de ce méchant herpès qui fait sa crise en profitant d’une vague de froid traîtresse et des chauffages mal réglés qui assèchent nos lèvres déjà martyrisées par un automne aussi tardif que soudain. Mais je divague et, comme la mer entre deux marées, je m’étale.

Écartez, écrivais-je avant de m’interrompre moi-même avec l’outrecuidance d’un buffet à volonté de topinambours mal cuits à un congrès de pétomanes anonymes, écartez de votre vue ces considérations auxiliaires, toutes ces distractions qui vous fragmentent l’esprit en quinconce et reprenez donc cette dernière phrase inachevée, avec cette ponctuation qui a la tristesse en suspens, ce verbe décomplémentarisé et cette scène impatiente de connaître sa propre fin. Si les derniers mots écrits ne vous conviennent pas, ne les effacez pas, mettez-les de côté et redémarrez d’une autre manière. Ne reculez pas, même si vous n’êtes plus si loin que ça. Vous avez déjà franchi le premier pas, celui qui est censé être le plus dur à faire. Ne me dites pas que vous comptiez céder devant la facilité. Ou, si vous vous êtes vautrés dans les ornières du parcours avant même la moitié du chemin, donnez-vous comme défi de vous dépasser et d’écrire, non pas 50 000 mots, mais au moins un peu plus que la dernière fois. Il va bien falloir penser à se relever et à reprendre votre histoire là où vous l’avez laissée. Et n’écrivez pas si lentement, on a l’impression que vous supprimez des mots.

Bien entendu, parce qu’il faut savoir trouver son plaisir même quand on aligne des phrases au style aussi léger qu’une blague sexiste, que son intrigue tiendrait sans mal à l’intérieur d’un prospectus vantant l’arrivée des soldes ou qu’on se déplore un vocabulaire si pauvre qu’il risque à tout instant d’être frappé d’insolvabilité, faites comme si vous étiez ce point noir trop mûr au milieu du visage : éclatez-vous, peu importe si ça n’est pas beau à voir. Éclatez-vous, vous dis-je, puisque je vous assure que ça soulage, même en cas d’abus de topinambours.
D’aucuns objecteront que ce message d’encouragement n’est pas très motivant, que la trivialité de ses arguments peine à masquer leur inconsistance ou la portée quasi inexistante de leur soutien, que ces phrases à rallonge frôlent une indigestion qui n’est pas l’apanage de cette racine jadis nommée « truffe du Canada, » titre désormais remis en jeu chaque année et partagé conjointement par d’illustres cousins de loutre-Atlantique, qui montrent par là-même à quel point leur peuple est généreux en toute chose, alors qu’en France, on ne trouvera jamais personne pour donner, même à sa mère, le moindre coin à truffes. Mais je digresse, comme dirait mon voisin chauve adepte du détachant ménager.

Oui, il fait froid, le linge et le ménage ont profité de ces trois semaines pour s’agréger de manière exponentielle, votre vie sociale s’est plus racornie qu’un champignon déshydraté et vous avez l’impression que votre inspiration est en panne sèche. Rien de tout ça n’est important. Le seul frein véritable est dans votre tête. Si écrire était chose aisée, l’on entendrait moins les brutes, les bas de front ou les quérulents, au contraire, la Terre serait illuminée par la lampe d’argile des poètes, celle qui rendrait visible bien plus tôt cette saleté de lumière au bout du tunnel et qui inciterait à se départir au plus vite de cet immonde pyjama à rayures criardes – pourtant si confortable pour buller dans sa couenne devant des vidéos de bébés panda. On n’en est pas là, gardez votre pyjama.

Raconter une histoire est toujours un engagement de soi envers soi-même. Manier les mots est un long apprentissage dont le NaNoWriMo fait partie. Personne ne peut écrire mieux que vous l’histoire que vous avez au bout des doigts. Ne vous contentez pas de la rêver, ça n’est pas une utopie car les moyens de vos ambitions sont à portée de votre poil dans la main. Vous bloquez ? Envoyez paître la licence poétique et décomposez, paraphrasez sans vergogne, ayez la lourdeur du tâcheron sous-payé au mot, qui ne fera jamais voyager sa princesse en palanquin parce que la chaise à porteurs, certes moins prestigieuse, compte trois mots là où le palanquin et son faste lyrique peinent à alimenter le compteur.

Comme le dit presque le proverbe qu’on attribue à César alors qu’il faudrait rendre à César ce qui aurait été une platitude si quelqu’un l’avait formulée : l’idiot qui écrit racontera bien plus d’histoires que le poète qui partage des lolcatz. N’en déplaise à St John Perse, mais la lampe d’argile du poète devra se mettre en veilleuse jusqu’en décembre si ça doit vous faire écrire un peu plus loin. Oui, durant ces derniers jours de novembre, vous avez le droit d’avoir la quérulence au bout des doigts et même d’être idiot, pourvu que vous terminiez ce NaNoWriMo.
 
 


 

Les moins illettrés ou les plus grabataires d’entre vous auront bien évidemment reconnu dans les boursoufflures infatuées de ce texte une infâme tentative de pastiche de certains réquisitoires en flagrance de délire. Je vous saurai gré de pardonner l’affront jeté à la misanthropie, au verbe et à l’intransigeante irrévérence du procureur général de la République Desproges française.

 

Merle est un auteur prolifique d’histoires inachevées de rétro-futurs et de chants de marins, et créateur de feuilletons audios perturbants. Grand amateur d’absurde, xyloglotte dilettante, son argot est de cuisine et son latin de latrines. Il écrit ampoulé, c’est sa façon de participer au réchauffement climatique.
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