Cultiver le syndrome de la page noire

Le syndrome de la page blanche en plein NaNoWrimo peut tout à fait tuer dans l’œuf une vocation d’auteur… Voyons comment il est possible d’inverser la tendance.

Parce que nous sommes tous uniques, que nous avons chacun notre proche approche de l’acte d’écriture et que celle-ci est souvent amenée à changer avec le temps, les conseils donnés ici peuvent sembler contradictoires. Il faut juste garder à l’esprit que ce qui marche pour l’un ne fonctionne pas forcément pour l’autre et que si l’une des techniques utilisées pour éviter la panne ne vous réussit pas, il est temps d’en essayer une autre.

Rituels et conditionnements

Beaucoup d’auteurs, jeunes et moins jeunes, trouvent leurs comptes dans l’application stricte de rituels d’écriture : cocooning préparatoire, thé, musique, mise en place d’un coin dédié à l’écriture, exercices de mise en jambe avant le passage à l’acte même, viser un certain nombre de signes/mots minimum par jour… Ces rituels participent en fait d’un conditionnement de l’esprit lui permettant d’écarter tout ce qui l’empêcherait de progresser dans l’avancement de l’œuvre en cours. La rigueur que leur mise en place implique peut toutefois rebuter un certain nombre d’auteurs peu disciplinés et être, à l’inverse de l’effet voulu, un frein à la créativité. Les apprentis écrivains et les apprentis sorciers ne sont somme toute pas très différents : les rituels sont à manier avec précaution !

Un mot sur la musique : selon que vous êtes mélomanes et influençables ou pas, l’effet peut être très positif comme très négatif. Pour les éponges émotionnelles que sont nombre d’auteurs à la sensibilité exacerbée, la musique permet d’écrire « sous influence » et de s’imprégner d’ambiances que l’on retranscrira ensuite avec des mots. D’autres, tout aussi sensibles, préféreront au contraire l’isolement sonore pour éviter tout parasitage. De mon point de vue, et pour l’avoir testé sur plusieurs romans (avec du Marilyn Manson, du Cradle of Filth et plus récemment les tout premiers albums de The Cure), c’est une expérience à mener au moins une fois. Je pense qu’il est judicieux de ne pas forcément s’étendre sur toute la discographie d’un groupe, mais bien d’essayer de capter l’essence de quelques titres.

Dans Écriture mémoire d’un métier, Stephen King conseille d’écrire la porte fermée et de corriger la porte ouverte. Nous sommes là aussi dans le rituel, mais pas seulement. C’est la simple logique qui pousse l’écrivain à se couper du monde extérieur, en particulier de sa vie quotidienne, pour mieux trouver en lui ce qu’il a à coucher sur le papier. Reste qu’il faut pouvoir s’aménager un bureau ou un coin à soi et ce n’est pas toujours possible (appart trop petit, famille nombreuse, etc.) Là encore, la musique peut être un moyen de créer l’isolement nécessaire, si on supporte de devoir en écouter en écrivant.

À noter qu’au cours d’un atelier d’écriture, mon ami scénariste Anaël Verdier nous avait assuré que le contact de l’eau permettait de développer son inspiration ou de trouver des solutions lorsque l’on bloquait sur le passage d’un texte. Ce n’est pas systématique, mais je dois reconnaître que pendant une bonne douche, un bain ou même, en faisant la vaisselle, de très nombreuses idées (souvent de micronouvelles) me sont venues.

Se ménager quelques pauses (d’où l’intérêt du rituel du thé/café…) n’est pas à négliger. On reprend doucement et plaisamment l’écriture, avec une boisson chaude à moitié entamée en main…

Forcer l’écriture

Cette technique demande à avoir au préalable bien préparé le terrain pour fonctionner vraiment, à mon humble avis. C’est avec un plan détaillé (et éventuellement des fiches des personnages principaux, de l’univers du texte et des enjeux) déjà rédigé(s) qu’on la mènera à bien avec le moins de casse.

Il s’agit de passer en force lorsque l’on coince sur un passage de l’œuvre en cours d’écriture. Écrire, coûte que coûte. Sans plus se poser aucune question. Laisser les doutes de côté. Lire, relire le résumé du passage sur lequel on coince et avancer, paragraphe après paragraphe. Rester concentré. Prendre une bonne bouffée d’air et plonger en se projetant dans le futur, le moment où l’on sait que l’on arrivera à un passage où l’on aura moins de mal à écrire (parce qu’il nous parle plus, parce qu’il est plus dans nos cordes, répond plus à notre sensibilité…). Il faut accepter de rédiger des paragraphes, voire des pages entières qui ne seront pas terribles, au risque d’avoir pas mal de réécriture derrière. Mais dites-vous que Wikipédia et les dictionnaires de synonymes en ligne (comme celui de l’université de Caen) sont vos amis. Il sera toujours temps, plus tard, de revenir sur le passage « forcé ».

L’exercice peut aussi se pratiquer sans plan, mais selon moi, c’est une performance sans filet. On risque rapidement, si on n’a pas au moins sur papier ou en tête une idée très claire de l’univers du texte, de partir en roue libre sans avoir l’assurance de produire un passage exploitable, au bout du compte.

Contournements et tâches de fond

Si l’approche « forcer l’écriture » ne fonctionne vraiment pas lorsque l’on se retrouve confronté à une panne, il est temps de louvoyer et de chercher d’autres solutions. Le blocage peut notamment venir de la pression que l’on se met en s’imposant des délais, des objectifs, en bref, une « obligation de résultat ».

Éric Chevillard expliquait qu’il avait commencé à rédiger ses billets de l’Autofictif « pour [se] distraire d’un roman en cours d’écriture ». La rédaction de micronouvelles, de nouvelles, voire d’articles ou de plans de futures œuvres peut vous aider à vous détacher du texte sur lequel vous buter. Comme lorsque l’on fait une pause et que l’on se prépare une boisson chaude, le cerveau continue toutefois à travailler pendant que l’on s’attelle à ces nouvelles tâches sur le premier texte. Bien souvent, l’illumination sur tel ou tel aspect de l’œuvre qui coinçait vous frappera assez vite.

Du bon usage d’Internet

On trouve tout et n’importe quoi sur Internet. Si vous voulez vous immerger dans la rédaction d’une œuvre sur une période donnée et obtenir des résultats en termes de volume d’écriture, fuyez comme la peste les réseaux sociaux, jusqu’aux fora d’aides à l’écriture. Adieu Facebook, adieu Twitter… (Je suis un peu un cas particulier, étant donné que je poste directement des micronouvelles sur les réseaux sociaux. Ce qui rend d’autant plus difficile la coupure, car je me mens à moi-même en me convainquant que j’écris, alors que je procrastine quand même beaucoup lorsque je reste sur ces sites-là !)

Par contre, on ne peut nier l’importance du Net lorsqu’il s’agit de nous fournir des informations sur à peu près tous les sujets. Là aussi, toutefois, attention : d’une part, les informations, qui demandent à être toujours vérifiées au niveau des sources, ne sont parfois pas assez pointues lorsque l’on fait des recherches très spécifiques et il faudra aller en bibliothèque. D’autre part, on a vite fait de glisser pernicieusement d’un article de journal à un autre, jusqu’à se retrouver sur un site sur la cuisine norvégienne et le curling alors que l’on cherchait au départ des légendes australiennes.

Le plus simple, et ce, surtout si vous savez que vous êtes un gros geek, c’est encore d’effectuer ses recherches avant de commencer toute rédaction de l’œuvre, puis de travailler sans aucune connexion. En tenant le smartphone loin de soi, voire en l’éteignant. Cela demande à avoir au moins quelques dictionnaires papier ou informatique à disposition ou encore un logiciel de correction comme Antidote, lequel, en plus de vous indiquer vos fautes, vous proposera un dictionnaire de définitions couplé avec un dictionnaire de synonymes.

  • Jacques Fuentealba publie des micronouvelles mais pas que ! Il a également publié des romans : Le cortège des fous, chez Malpertuis, Retour à Salem chez Asgard. Son dernier roman, Émile Delcroix et l’ombre sur Paris, disponible en numérique chez Walrus, vient de paraître en papier aux éditions du Céléphaïs. Et c’est sans compter une pléthore de nouvelles disséminées dans tout autant d’anthologies…
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