Chers nanoteurs,

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous vous êtes lancé dans cette folle et délicieuse aventure qu’est le Nanowrimo !

En ce moment, chaque heure est une course contre vous-même, mais une course gagnée d’avance. Le Nano, vous savez, vous l’avez déjà remporté à votre façon, et ce peu importe le nombre de mots qu’il y aura au compteur. Parce que ce mois de novembre, vous l’avez donné à un projet qui vous anime suffisamment pour que vous ayez décidé de relever un défi d’envergure. Vous avez lutté contre vos pires ennemies : les distractions. Cet épisode de série à regarder, ce coup de téléphone important, cette soirée qui semblait si sympa, et oh, une notification Facebook…

Vous avez réussi ouvrir un chemin à votre imaginaire dans votre vie quotidienne.

Vous avez fait le choix de l’écriture.

Vous écrivez tous les jours.

Et de mon point de vue, écrire tous les jours, c’est le premier pas vers les moments d’épiphanie pour lesquels tous vos doutes vont valoir le coup. Cette volonté d’autodiscipline ne résume pas au comptage des petits signes enchaînés. C’est une façon comme une autre de se contraindre à rester connecté à son histoire. Je sais que plus j’attends pour me remettre à un roman, plus ce sera difficile de m’y replonger. J’aurais beau avoir un plan détaillé, des notes, des morceaux de dialogues… Un fil se sera rompu. C’est ce qui reste de l’ordre de l’indicible, ce point de contact, le moment où les voix et les images surgissent. Chaque roman a son propre univers, sa propre tonalité, sa propre couleur. Lorsque j’abandonne le texte un moment, tout est gris, et il me faut plusieurs jours d’écriture pour retrouver l’état d’esprit du début. Un roman, c’est un élan. Il faut se lancer, encore et encore, afin de mettre en marche une dynamique, et surtout, de l’entretenir. Le Nanowrimo vous a donné cette impulsion.

Durant ce mois, vous avez et allez traverser des phases très diverses : euphorie, hésitation, détermination, doute, blocage… le cycle infernal que connaît tout auteur. Rassurez-vous : c’est normal. Et dans ces montagnes russes, il y a eu certains moments où vous avez décollé de la terre pour venir taquiner quelques étoiles. Vous avez plongé dans une eau familière, où vous étiez coupé de tout, avec vos scènes et personnages suspendus au-dessus de votre tête.

Ces moments-là, ceux où tout est aligné, que vous êtes plongé jusqu’à vous perdre, vous font devenir une île inaccessible. J’ignore quelle force vous pousse actuellement à passer des heures à développer votre propre monde à l’aide de 26 lettres et 6 signes de ponctuation. Mais si vous écrivez, vous êtes ici et ailleurs en même temps. Vous voyagez.

Le terme « extase » vient du grec ancien ἔκστασις, ékstasis : « transport ». Ce mot désigne à présent un état mental dans lequel on sent que l’on sort de sa vie quotidienne. L’extase, c’est un passage d’une réalité à une autre, une réalité intérieure. C’est l’expérience d’une vie plus intense, plus ordonnée aussi, où tout converge vers du plaisir. Les gens cherchent bien souvent cet état « d’ailleurs » à travers divers médiums : l’adrénaline, la fête, l’alcool, la drogue… L’écriture me semble un moyen moins dangereux que certains d’entre eux (mais cela reste à prouver). En tout cas, écrire ne demande qu’un crayon ou bien un ordinateur pour atteindre cet état. Ce sont des images qui explosent dans l’esprit, se déroulent, des voix que l’on entend. C’est une expérience parfois si intense que l’on perd la conscience de soi et de son environnement. Mihaly Czikszentmihalyi, un psychologue hongrois, appelle cela « l’expérience du flux ». Ce qui peut sonner comme une envolée lyrique est en fait prouvé scientifiquement. Notre système nerveux n’est capable de traiter que 110 bits d’informations par seconde : c’est pour cela que l’on ne peut pas comprendre plus de deux personnes nous parlant en même temps. Lorsque l’on est intensément concentré, il ne nous reste tout simplement plus assez d’attention pour prendre en compte ce qui nous entoure.

Cet état ne se limite pas à une expérience artistique : c’est un ressenti partagé par toute personne étant transcendée par ce qu’elle est en train de faire.

Le psychologue donne la liste des 7 conditions qui sont réunies quand une personne se sent « dans le flux ». Peut-être que vous allez y retrouver ce que vous vivez à certains moments durant le Nano…

  1. Être complètement investi dans ce que l’on fait, ce qui génère une intense concentration.
  1. Cette concentration nous entraîne dans un sentiment d’extase, l’impression d’être en dehors de la réalité quotidienne.
  1. Une grande clarté intérieure, qui permet de savoir ce qui doit être fait.
  1. Avoir alors le sentiment de posséder les capacités pour achever cette tâche, même si c’est difficile.
  1. Un sentiment de sérénité se développe, qui repousse les frontières de l’ego.
  1. Vous perdez alors la notion du temps, concentré sur le présent.
  1. Une motivation intérieure surgit, sans peur : peu importe si ce qui a jailli est « bon » ou non, c’est le fait de l’avoir façonné qui compte.

Mihaly Czikszentmihalyi pense qu’il y a des états mentaux idéaux pour entrer « dans le flux » : l’excitation et le contrôle. Le Nano me semble être une bonne conjugaison des deux. En revanche, l’apathie tue toute porte d’entrée vers le flux. Ce sentiment d’ennui, de ne rien faire, de ne pas employer ses compétences au mieux. C’est le moment où l’on regarde un programme de télévision par dépit, où l’on navigue sur internet sans conviction, bref, un passage à vide, sans stimulation intellectuelle.

Alors chers nanoteurs, je ne sais pas où vous en êtes dans votre roman, mais je vous souhaite une chose : que ce fameux « flux » vienne à vous, que l’histoire poursuive sa course, que le film continue à se dérouler sous vos yeux ouverts, accompagnés par le cliquetis de votre clavier.

Bon courage à tous !

Samantha Bailly

  • Samantha Bailly est née en 1988. Une maîtrise de littérature comparée en poche et après un passage dans le domaine du jeu vidéo, à vingt ans à peine, elle publie son premier roman. Samantha vit à Paris et se consacre désormais à l’écriture, voguant entre les genres littéraires avec une aisance remarquable. http://www.bragelonne.fr/auteurs/view/samantha-bailly 
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